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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 11:35

La Conscience – le Pont

 [Note préliminaire : Cet article paru dans la revue Théosophie (VIII, n°6) est traduit du The Aryan Path (Inde) de janvier 1932. La conscience, évoquée dans cet article, est la conscience morale (en anglais : conscience) d’un être, qui s’interroge sur les choix de la vie et non le pouvoir perceptif (en anglais : consciousness) de cet être, éveillé à l’expérience journalière. Bien sûr, sans cet éveil, l’homme endormi ne peut éprouver la conscience morale.]

La Vie Intérieure est une discipline. Depuis l’antiquité la plus reculée, la culture de la conscience a été considérée comme une expérience intime de la vie. La maîtrise ou l’expression de soi-même, la Seconde Naissance ou Intégration quel que soit le mot employé  est une réalisation intérieure, non une reconnaissance mentale. C’est là le gouffre formidable, ou plutôt infranchissable, entre la méthode d’acquisition de la connaissance ordinaire et la méthode d’acquisition de la sagesse ésotérique, qui est sui generis. Ce que le mental apprend, il l’apprend par expérience intérieure, et non à l’aide des sens extérieurs. Ce que l’Âme perçoit par intuition, elle le reçoit grâce à une idéation intérieure qui ne dépend pas de la réflexion mentale. Le seul processus qui lui soit analogue, dans la vie ordinaire, est le fonctionnement  de la voix de la conscience, estimée parfois comme la voix infaillible de l’Âme, alors qu’elle n’est que la voix de l’expérience accumulée par l’homme inférieur, ou personnel ; par moments même, la voix du désir et des impulsions de la chair est prise à tort pour elle. Ce que la voix de la conscience est au cerveau et au sang humains, la Voix de l’Âme spirituelle l’est au cœur humain et aux sens internes invisibles — et est même quelque chose de plus.

Le plus grand service que la conscience nous rende ne réside pas dans son action protectrice, qui nous dit ce qu’il ne faut pas faire, mais dans son activité stimulatrice, qui constitue un symbole silencieux et mystérieux. La Conscience est un Éveilleur, elle nous donne la notion de l’existence d’un univers intérieur. L’Univers des dieux, des héros, des génies, se révèle un instant, quand nous nous éveillons à ce second aspect, symbolique, de la conscience. L’image du phare nous donne ici une excellente comparaison : il lance son message lumineux signifiant : « Ne vous approchez pas d’ici ». Le message est toujours bienfaisant, actif et protecteur. Mais le phare est aussi un symbole silencieux – comme un témoin ferme, tournant et étincelant, qui dit au marin ce qu’il ne doit pas faire, en lui laissant le soin de découvrir, par d’autres moyens, comment il doit atteindre son port de sécurité. Il est évident que le phare a un message silencieux, et invisible, concernant l’existence du port et du chemin qui y conduit.

Cette double action est le seul chaînon entre le monde des mortels et celui des dieux, des héros et des génies. La conscience est l’organe interne, le sentier, ou le pont, entre le mental de l’homme, chargé de désirs, et son Âme illuminée par l’Esprit. L’Ego Divin et le soi personnel sont unis par le pont de la conscience. D’en bas, elle récolte les expériences innombrables accumulées dans le monde des sens ; vers le haut, elle ouvre la porte du Saint des Saints. Le pont se trouve à l’intérieur, derrière et au delà de la jungle du monde, et il conduit au Jardin d’Éden.

La première condition requise pour qu’un homme puisse mener la vie supérieure, c’est qu’il se connaisse lui-même. Le point de départ de la soi-connaissance, c’est cet organe interne appelé conscience, dont il faut écouter les mises en garde et, tout en les écoutant, les  comprendre. Les sentiers sont nombreux. La description de Mahomet est frappante : il y a autant de voies vers Dieu qu’il y a de souffles des enfants des hommes. L’organe-conscience manifeste l’évolution du passé ; il existe chez l’insensé comme chez le sage ; c’est pourquoi ses injonctions et ses modes d’assistance diffèrent pour chacun. Mais, faible ou fort, il existe et chez  chacun, c’est le point de départ. Sa première aide, protectrice, qui nous met en garde contre la répétition d’anciennes erreurs, sert à la discipline de la vie ordinaire. L’idée de ce qu’il convient de faire dans la vie est formulée par la conscience qui nous éloigne des fondrières de l’âme personnelle. Les braves gens vivent en général selon des « mises en garde », parce qu’ils vivent d’après la voix de la conscience ; il est bon qu’ils prêtent attention à cette voix, mais cela n’est pas suffisant ; ils doivent tester et contrôler le sens de ses motifs et de ses injections. « Cela ne se fait pas », voilà du conservatisme et de l’orthodoxie ; en envisagent pourquoi cela ne se fait pas, ou ne devrait pas être fait, on devient libéral et puis libéré. La vie supérieure est une poursuite qui libère. Elle ne consiste pas à répéter constamment les mêmes actions, comme dans la vie ordinaire ; on ne peut dire d’elle : labitur et labetur (*).

La discipline de la vie révèle des idéals – nous vivons d’une certaine façon parce que nous aspirons à vivre selon des idéals déterminés. Le code de morale d’un être possède une âme et un corps – les idéals sont l’Âme, et la conduite est le corps. La culture scientifique de la conscience est le tout premier pas dans la bonne direction. Pourquoi une personne ne mentirait-elle pas, ne volerait-elle pas, ou ne commettrait-elle pas l’adultère ? Pourquoi vaut-il mieux être généreux que mesquin, pourquoi est-il noble d’être bienveillant et ignoble d’être méprisant ? Pourquoi la cruauté est-elle mauvaise et la compassion bonne ? De telles questions permettent à un homme de se connaître – avec ses vertus et ses défauts. Cette enquête le conduit à la préparation à la Seconde Naissance. Pour étrange que cela paraisse, il y a des deux-fois-nés illégitimes et nous voyons le phénomène des génies libertins, des poètes voluptueux, des débauchés et des ivrognes qui créent, non en dépit de, mais à cause de la débauche et de la boisson. L’Occultisme oriental nous met en garde – méfiez-vous des voies illégitimes, elles mènent à Abaddon [l’Ange de l’Enfer ].

La voie légitime vers la vie intérieure passe par la Conscience – le Sentier de Communication, le Pont. C’est le fait de remettre en question sans peur nos propres croyances, habitudes et espoirs. Nous devons libérer notre mental de toutes les idées que nous avons pu tirer de l’hérédité, de l’éducation, de notre entourage ou d’instructeurs divers. Dans l’Occultisme Oriental, on parle de cette libération du mental de l’esclavage des habitudes acquises, comme de « la cour faite à l’Âme » avant les fiançailles, qui sont suivies de l’expérience totale du mariage. Cette période de cour est pleine d’aventures, d’événements fâcheux, de bonheurs et de déceptions. Elle amène plus souvent un échec, lorsque les règles du Jeu subtil de la « cour de l’Âme » ne sont pas observées, surtout par ignorance, mais parfois par esprit d’aventure, d’entêtement ou d’impatience. Ce sont là les trois dangers de la « cour de l’Âme ». Ne soyez pas impatient ; laissez le soi personnel de côté, luttez et surmontez tous les obstacles, non par des tentatives intermittentes et capricieuses, mais par une pensée ferme et une adhésion solide aux règles de ce plus ancien des jeux. Exactement comme toute la routine de vie d’un homme subit un changement quand il devient amoureux et fait sa cour, de même les attaches et la discipline de la vie subissent une transformation quand l’Enchanteur Intérieur est rencontré. Les sortilèges des sens, de l’illusion mentale, de l’attachement égoïste, sont vus alors sous leur vrai jour ; une remise en forme de la discipline se produit ; on découvre  de nouveaux modes de pensée et de travail ; par-dessus tout, la beauté et la vérité des choses revêtent de nouvelles valeurs. Le résultat de toute l’expérience est d’obliger l’homme à renoncer à maintes habitudes personnelles, telles qu’on les pratique dans la vie sociale habituelle et, d’autre part, à adopter quelques règles ascétiques.

La Conscience est donc le premier pas.

Note (*) : Cette locution latine suggère une répétition indéfinie dans le temps : « On trébuche et on trébuchera ».


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