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14 septembre 2010 2 14 /09 /septembre /2010 16:41

Le Bonheur - Le Désir opposé à la Discipline

Cet article d’ A. R. WADIA est traduit de la revue The Aryan Path, Bombay, Inde, Vol. VI, n° 2. Paru en français dans la revue Théosophie de Paris, Volume XI, n°10 (1936).  A. R. WADIA, Professeur de Philosophie à l'Université de Mysore, est déjà connu de nos lecteurs. L’article il parle d'une manière pratique du faux culte de l'Hédonisme qui est à la mode partout aujourd'hui. — Eds.

IL y a une belle histoire du Bouddha qui raconte comment une mère inconsolable le priait de faire revenir son enfant mort à la vie. Le Bouddha dans sa bonté, offrit d'exaucer sa prière, si elle pouvait lui rapporter une graine de moutarde d'une maison où personne de cher n'était mort. Avant peu la mère comprit l'impossibilité de cette recherche, mais elle apprit aussi quelque chose de bien plus important : la morale de la parabole inexprimée de l'Illuminé. Elle comprit ce que tous les autres mortels ont compris, que la vie n'est pas un lit de roses. Celui qui voudrait rechercher le bonheur absolu est condamné d'avance. Nous savons tous cela, mais il semble y avoir quelque chose en nous qui nous pousse vers la recherche du plaisir. C'est pour cela que l'hédonisme présente ce paradoxe, il paraît toujours être  vaincu, mais il vit toujours. Pendant des périodes de grande exaltation religieuse, les masses se détournent des plaisirs des sens, mais après une génération ou deux, nous trouvons le pendule se balançant vers l'autre extrême. L'éternel conflit entre l'esprit du Puritanisme et l'esprit de l'Hédonisme, fait certainement ressortir ce fait, que le désir du bonheur est un trait enraciné dans la nature humaine et qu'il ne peut pas être supprimé par le seul désir d'un fanatique religieux. Mais qu'est-ce que le bonheur ?

L'homme simple cherche son bonheur en accomplissant tous ses désirs physiques, de même que les enfants trouvent que c'est impossible de ne pas suivre leurs moindres impulsions. Mais, à mesure que l'homme grandit, il commence bientôt à réaliser que la satisfaction sans frein de ses désirs, le met en conflit avec les volontés opposées de ses voisins. La grande leçon sociale de donner et de recevoir le frappe fortement. Il finit par comprendre que le bonheur implique une discipline de ses désirs autant que leur satisfaction. L'homme primitif s'irrite contre ces restrictions, mais pour cette même raison les tabous sociaux et la rigidité des coutumes sont d'autant plus forts. Car c'est seulement par la discipline que même une communauté primitive peut espérer survivre dans la lutte pour l'existence au milieu de tribus hostiles et de la force brutale des bêtes sauvages. L'homme primitif ne peut pas voir la différence entre le blé et la paille, entre ce que tous les individus doivent être forcés à accomplir et ce qui peut être laissé à l'initiative de l'individu. C'est pour cela que la vie primitive n'a aucune barrière marquée entre les coutumes, la loi, la moralité et la religion. Toutes sont inextricablement mélangées et l'individu devient une machine.

Avec la civilisation est née la liberté. On distingue, quoique l'on ne sépare pas nécessairement, la moralité de la religion. La loi a sa propre sphère, lâchant son emprise sur la moralité et la religion, et ce qui n'est que coutume a aussi sa propre place. Ainsi, il reste un espace considérable pour que le génie naturel de l'individu, puisse jouer son rôle dans le domaine de la science et de la philosophie, de l'art et de la religion. Aucune de celles-ci n'aurait pu accomplir sa longue carrière historique sans une grande liberté. On croit souvent que la liberté est en opposition perpétuelle avec la coercition exercée par les pouvoirs existants. C'est pour cela que l'on parle souvent de l'essence même de la liberté comme si elle était dans la liberté de toute contrainte. Mais ceci n'est qu'une demi-vérité et comme toutes les vérités partielles elle est dangereusement trompeuse. La liberté, dans ce sens, se trouve bientôt en conflit avec les volontés des autres, et l'individu ainsi contrecarré commence à sentir qu'il serait heureux si sa volonté pouvait avoir libre jeu. Mais ceci n'est qu'un rêve, car l'homme livré à lui-même sombrerait vite au niveau de la bête solitaire. L'humanité qui est en lui ne peut fleurir que dans le sein protecteur de la société, qui de par sa nature même, implique une contrainte de la volonté individuelle. C'est ce qui fait la valeur de la discipline. C'est ce qui fait la valeur du paradoxe que l'homme ne peut développer ce qu'il y a de meilleur en lui qu'en développant son soi de façon à ce qu'il s'identifie avec la volonté de sa société. La volonté sociale est impersonnelle en tant que personnification de vieilles traditions et de la culture construite par les générations passées. Mais elle est personnelle aussi, car elle vit dans la volonté de chacun de ses membres. Elle est vivante autant que les générations successives incarnent son esprit. Elle change naturellement selon les exigences des conditions changeantes, mais elle construit le nouveau sur les bases de l'ancien.

C'est une loi historique rigide qu'une société ne peut réussir dans la lutte pour la vie que si elle est unie par la loyale fidélité de ses membres. Une société dans laquelle le lien social est faible et où l'individualisme règne, risque de sombrer. Prima fade, ceci est un argument en faveur du conservatisme, et toute société doit être, jusqu'à un certain point, conservatrice, car aucun homme ne peut soudainement commencer la marche d'une civilisation. L'homme doit s'imbiber de tout ce que le passé a créé et qui est prêt à être employé par celui qui a la volonté et l'habileté de l'employer. Mais le conservatisme seul a aussi ses dangers. Sa forme la plus exagérée conduit à une déification du passé. Cependant une société vivante ne peut pas vivre seulement sur le passé. Elle doit faire face à de nouvelles circonstances et créer de nouvelles façons de penser pour comprendre les nouvelles forces. Elle doit forger de nouveaux instruments pour réussir dans ses luttes. Une société qui échoue dans sa tâche d'adaptation aux nouvelles circonstances, risque de sombrer.

Dans le passé, une grande partie de la psychologie et de l'éthique a été déformée, parce que l'on considère l'homme comme une entité en lui-même, quand en réalité la véritable entité a été la société, qu'elle soit grande ou petite, dont l'homme n'est qu'une fraction. Un enfant est né faible ; il est incomplet, mais il se complète en quelque sorte par le contact avec ses parents. A mesure qu'il grandit, il se complète encore plus en allant à l'école, par son contact avec ses professeurs, ses camarades, les livres qui l'attendent sur les rayons des bibliothèques, avides d'être lus et digérés, aussi dépourvus d'égoïsme que le flambeau qui transmet sa flamme à d'autres torches innombrables. A mesure que l'homme grandit encore plus, de vagues désirs le remplissent, jusqu'au moment où son cœur palpite à la vue d'une autre personne. Il veut la toucher et être touché par elle, et bientôt ils deviennent un. Il continue à grandir en elle et ensuite surgit une personnification concrète de l'union entre lui et son épouse. La vie devient sérieuse, lui impose des devoirs pour satisfaire aux besoins de cette unité familiale composée de trois ou plus de personnes. Il doit faire face à la vie et gagner son pain. Il doit supporter les déceptions et l'injustice, surmonter la calomnie et se forger une vie d'une façon ou d'une autre, jusqu'au moment où il ne peut plus travailler et ne peut que se tourner vers ses enfants pour qu'ils le soulagent de ses fardeaux. A la fin vient Yama [la mort]  et — le cycle recommence.

Examinez la vie d'un homme. A quel moment était-il indépendant, indépendant dans le sens de pouvoir faire ce qu'il voulait, de pouvoir sauter par-dessus tous les obstacles, lancer tout de côté d'un geste brusque ? Pas même le plus grand homme de tous les âges ne peut se vanter d'avoir été vraiment indépendant. Alexandre et César, Timur et Babar auraient été impuissants sans leurs cohortes fidèles. Les rois ne peuvent se passer de la fidélité de leurs sujets, et les démocraties ne peuvent prospérer que si la discipline existe. Seul, un enfant peut se permettre d'être concentré sur lui-même et de rêver. Des intérêts grandissants se groupent autour de lui, jusqu'à ce qu'il sente en lui-même sa propre insignifiance. Il peut mourir inconnu ou son cercueil peut être suivi par une foule pleine d'admiration, mais la valeur de sa vie ne peut être mesurée que par la réponse à cette question : a-t-il laissé le monde meilleur que quand il l'a trouvé, dans la mesure qu'il lui était possible de le rendre meilleur ou pire ?

Où est le bonheur ? Quelle place occupe-t-il dans le système de la vie ? Carlyle, avec une intensité presque sauvage, parla contre le culte du bonheur. Quel droit l'homme a-t-il d'être heureux ? Demandait-il, et la biologie semble faire écho à sa question. Tel semble être son conseil, que l'homme travaille et accomplisse quelque chose et le bonheur viendra de lui-même. Mais l'homme ne veut pas entendre. Peut-être n'est-il pas constitué pour entendre. C'est pour cela que notre monde contemporain est perdu dans une recherche fiévreuse du bonheur. Les adorateurs du bonheur nous assurent qu'on peut le trouver dans des cocktail-parties, dans des bals de minuit, en abolissant le mariage par un éclat de rire, comme s'il était une vieille croyance usagée. L'Amérique se dit être supérieure du point de vue moral, parce qu'elle compte un divorce par cinq mariages. Par conséquent on atteindra la plus haute perfection quand il y aura un nombre égal de divorces et de mariages. La Russie Communiste considère le mariage comme une simple formalité légale qui peut être remplie ou non, selon le désir des partis contractants. Cela n'a aucune importance. M. Maurice Hindus a décrit le cas d'une jeune fille Russe qui parlait de son père comme étant « un grand moujik avec sa barbe rousse de bouc et sa démarche de bête sauvage ». Une fille de l'Inde conservatrice a publié ouvertement :

« Les hommes sucent le sang des femmes, comme les capitalistes sucent le sang des ouvriers. En d'autres mots, les hommes ruinent les femmes en les enchaînant avec les chaînes du mariage. Toutes ces maisons de prostitution sont le résultat des fers du mariage. Si le système marital était aboli, si tous les hommes et toutes les femmes étaient libres, aucune maison de prostitution n'existerait dans le monde. »

Pourquoi ce cri contre le mariage ? Parce que dans ces temps modernes, certains penseurs intellectuels ont disséqué le mariage à tel point que toute sa réalité a disparu. Les jeunes gens et les jeunes filles pleins d'ardeur et de fougue trouvent le but même de leur bonheur dans un joyeux carnaval de vin et de danse. « Ah, prends l'argent et laisse le crédit », semblent-ils répéter avec le vieil Omar. Chez Omar Khayyam c'était une humeur née d'espoirs déçus et de problèmes de la vie incompris, et elle se terminait dans un cri de désespoir : « Ah, prends l'argent et laisse le crédit ».

Chez nos philosophes modernes du bonheur, cette humeur a cédé sa place à un système nourri dans le sein de la liberté. Mais eux aussi doivent encore apprendre que l'on ne peut pas acheter le bonheur à un si vil prix. L'amour libre a aussi ses douleurs et ses désappointements. Lui aussi a réclamé son prix par des espoirs déçus et a trouvé sa tombe dans l'oubli du suicide.

Peut-on trouver le bonheur sans une discipline quelconque ? Quelle page de l'histoire nous montre un homme qui a trouvé le bonheur en faisant tout ce qu'il voulait ? Quelle que soit la liberté qu'offre la Russie moderne dans le domaine du mariage, il n'y a pas de pays plus discipliné en ce qui concerne les principes fondamentaux à la base du culte soviétique. Aucun Bolchevik n'ose s'abandonner au luxe ou à de simples joies. Il ne peut pas boire, il ne peut pas jouer, quoiqu'il n'ait que peu de choses avec lesquelles il puisse jouer. Il doit renier ses parents s'ils sont bourgeois, et il doit même changer de nom. Vraiment voilà l'apothéose de la liberté ! Qu'elle soit bonne ou mauvaise, cette discipline de fer seule a permis au Gouvernement Soviétique de vivre entouré comme il l'est d'un cercle de pays capitalistes. Combien de temps encore va durer cette liberté dans le mariage et le divorce ? Ce n'est peut-être qu'un balancement temporaire du pendule, une réaction contre l'ancienne discipline. En tous les cas c'est un essai audacieux pour résoudre le problème des maisons de prostitution. Mais aucune solution ne peut être réelle et durable tant que les maisons de prostitution ne sont abolies qu'en convertissant chaque famille en une maison de prostitution — et c'est ce qu'impliqué l'amour libre.

Une génération rassasiée d'un excès d'amour peut encore apprendre la leçon la plus élémentaire de l'histoire, que le bonheur absolu n'est pas fait pour l'homme et qu'il ne peut espérer en obtenir un peu .que par la discipline. La première leçon de toute morale, que ce soit en Orient ou en Occident, c'est le contrôle de nos impulsions, c'est-à-dire la tempérance. Il n'y a aucun succès dans la vie, sauf dans la mesure que nous servons les buts sociaux, et le succès vient à ceux qui ont une volonté disciplinée. Ce n'est que jusqu'à cette limite restreinte que nous autres mortels, nous pouvons espérer être heureux. C'est une récompense qui ne viendra pas vers nous si nous en faisons le tout et le but même de notre vie. Elle viendra vers nous comme une chose inespérée, si nous avons conscience d'avoir fait notre devoir en nous rattachant à ce que nous considérons honnêtement comme le bien, et en le faisant pour alléger le fardeau d'injustice et d'oppression, pour égayer ceux qui combattent et pour aider les justes.

A. R. WADIA.

Ne crois pas qu'on puisse jamais détruire la luxure en la satisfaisant à satiété : c'est là une abomination inspirée par Mâra. C'est quand on le nourrit que le vice prend de l'extension et des forces, comme le ver qui s'engraisse du cœur de la fleur. La Voix du Silence.

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